30.12.2007

Pandémonium

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" Pandémonium était devenu un confortable couvent dont la règle immédiate consistait dans l'obéissance à Joachim et la mise en agonie de toute vie sociale et de toute attache, en dehors de ce cercle étroit.[...] contre le reste du monde, de gré ou de force, en un rassemblement cohérent, massif, uniforme, tous orientés dans le même sens, équidistants, un vrai ban de poisson, avec ses mouvements synchronisés et brusques de goûts, de plaisir et de peurs."

Quelle histoire, mes aïeux ! C'est pas peu dire, d'ailleurs, mes aïeux.. Vu la concentration d'octogénaires et nonagénaires sous le même toit.. On a du mal à y croire, même, quand on les "entend" parler.. Un discours toujours gaillard, cynique, aux expressions encore bien vertes.. Les corps semblent défier l'autorité du temps qui passe. Certes, ils se cassent plus vite qu'avant, mais ils tiennent encore tous debout, enfin, sauf Donatien, le pauvre, qui a perdu la majorité de sa cavité cervicale lors d'un accident de voiture pour le moins suspect. Il passe donc ses journées, depuis trente ans, alité, connaissant quelques rares moments d'extase, matérialisés par un léger filet de bave, une larme si fine qu'elle n'a pas le temps de rouler vers l'oreiller. C'est peut-être le plus heureux, dans cet ancien hospice pour mourants. Le seul épargné par le poids d'un terrible secret. Par le poids d'une culpabilité vieille de 40 ans.

C'est amusant d'ailleurs, de les voir là, tous ces vieux, mortels s'accrochant on ne sait pourquoi à la vie. Eux qui, il y a quarante ans, trouvait la vieillesse répugnante : "Alors ils pouponnèrent leurs souvenirs. Du temps où ils dirigeaient eux-mêmes un hospice pour vieillards, du temps béni où ils pensaient qu'un vieux, ça n'est pas humain. C'est un feuilletis de chair flasque, l'ancien tracé d'un corps qui se tenait là, ferme, et qui n'y est plus. Un vieux, c'est mordillé et léchouillé par la mort au point d'en chier chaque nuit dans ses braies. Un vieux n'est plus terrestre." Que de compassion.

Il y aurait de quoi se perdre dans le dédale de ce Pandémonium, dans les allées et venues du passé vers le présent et inversement. Vous trouverez  un arbre généalogique de cette étrange famille, représenté au début du livre. Une fois ces obstacles franchis, l'écriture si particulière de Régine Detambel vous entraîne, s'adaptant à chaque situation, à chaque personnage.. Une écriture caméléon, qui s'imprègne de son environnement mais reste fidèle à elle-même. Sarcastique à souhait, sans pitié, d'humeur variable mais toujours teintée de noir. Métallique face à l'obscur des personnages, face à l'horreur d'une âme collective. Complexe, tordue comme les esprits qui occupent le sas avant les Enfers. Chirurgicale face au corps défaillant, immobile. Minutieuse quand elle décrit les visages, les rides, dans lesquelles se cache de plus en plus de mystère. Lugubre. Salement lugubre.

La plume de l'auteur tente un dépoussiérage des corps, des meubles, afin d'en mieux percevoir la substance, la matière. Un nettoyage minutieux, traquant la faille comme le microscope traque la bactérie, sans répit. Un voyage dans le détail, l'infiniment petit, pour échapper à l'immensité du crime qui emplit la demeure des Wagner. Comme si le disperser en milliards de molécules le rendait moins atroce. Ecrire "Pas le plus minuscule battement des valves atrioventriculaires, pas de contraction du ventricule, même illisible. Aucun bruit de fermeture des valves artérielles, fût-il pygméen ou microscopique, pas non plus de diastole, pas de remplissage des coronaires" ne permet pas d'échapper à la mort.

L'inquiétude gagne le dernier de la lignée, qui sent sa gorge se serrer de plus en plus, sous la pression d'un secret grandissant à mesure que se rapproche la sortie de prison de sa mère. Accusée d'avoir tué son mari, le père de Nicolas. Impossible de démêler le vrai du faux : "Les bisaïeuls attablés lui parurent ce soir-là aussi secrets que des dragons gardiens de trésors, digérant, le ventre étalé sur un monceau de pierreries. Les vieux peut-être jouaient à dissimuler un secret qui n'existait pas, mais qui leur donnait de l'importance. C'est ainsi que les Chinois expliquèrent le mystère des dragons. S'ils se montrent à vous tout entiers, sans aura ni prolongement, de quel mystère peuvent-ils être enveloppés ? C'est pourquoi un dragon se dissimule toujours derrière les nuages. Le spectateur, les yeux écarquillés, n'en pourra jamais faire le tour. Ainsi, à la fois visibles et invisibles, les vieux, comme les dragons, exerçaient-ils sur Nicolas leur pouvoir infini de fascination."

Et surtout, un humour grinçant comme un dentier, sarcastique à souhait. Limite morbide. Admirez le slogan d'une pub pour la prévention santé : "Diane alluma une cigarette. Dans quelques années, on l'enterrerait avec son châle de Stuyvesant autour des épaules, avec son foulard de fumée sur les cheveux, avec toute sa traîne de Loïe Fuller enroulée autour des mollets et son sillage gris". Et les métaphores filées pour décrire l'amour entre ados : "Puis les jeunes gens ne considérèrent plus le monde qui les entourait. Sous les doigts d'Eva qui travaillait Nicolas comme une pâte sablée, les murs s'envolaient en tourbillons comme des remparts de sucre dans le lait et la porte se mit à reculer et des bras d'étoile lui poussèrent comme du beurre qui ruisselle. Lui, il partit aussi et il se répandit. 'Voilà, tu as encore cassé ton oeuf, dit Eva. Maintenant, donne-moi ta crème.' "

Incroyable.

11.08.2007

La verrière

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Ce qui vient de me frapper, en reprenant le livre quelques jours après l'avoir refermé, c'est qu'il n'est nulle part fait mention du prénom de l'héroïne-narratrice.. On ne la connaît qu'à travers son "je", à travers cette verrière aussi. Elle en fait sa frontière d'ailleurs, entre le monde hostile et la découverte d'un autre, entre le rien et l'éternité..

Pas de prénom donc, pour celle qui se laisse bercer par les bras de Mina, l'habitante derrière la verrière, celle qui occupe un espace exigu. Un si petit espace pour les si grands déserts de solitude de Mina, qui n'aspire qu'à rentrer chez elle, au pays, là-bas, après la Méditerranée. Sans elle, sans "je".

"Je" habite avec ses parents, un appartement complexe, difforme, dans un immeuble tordu de partout.. Ses parents ont dû se mouler aux encoignures, aux angles aigus, à force de se cogner à leur étroite vision des choses, de la vie, de leur fille. Ils ne réalisent pas la quantité d'air dont elle a besoin pour respirer, la largeur de sa porte de chambre dont elle a besoin pour pouvoir y entrer, et non pas y être enfermée. ils ne comprennent pas que des livres doivent être synonyme de liberté, et non pas de porte blindée. On n'empêche pas une adolescente de découvrir, son corps, son cœur, dehors. Alors elle quitte un espace confiné pour un autre, se leurre dans un amour de femmes, chacune solitaire, à sa manière. Enfin une main caressante, enfin de la tendresse. "Je" découvre la notion de plaisir.

Mina, elle, a des couleurs, les couleurs de là-bas, du safran, du henné et du piment. Elle a se soleil de son pays dans les yeux, mais le voile aussi. Oh, c'est de "je" qu'elle voile la face. Elle aussi, finalement, ne lui montre rien d'autre que sa fatigue à vivre dans un tel univers.

Et puis Mina s'en va, les parents jubilent, ils rient en voyant leur fille descendre chercher le sable du désert de Mina dans la boîte aux lettres. Et n'y trouver que le vent, vide, creux, cruel. Mina l'a oubliée. Mina est comme morte.

Alors "je" fuit. Contre toute attente. Se retrouve dans une petite bande de jeunes. Pas voyou, un peu sauvage, les pieds dans l'eau. Ils habitent une péniche. Et puis Denis s'éprend du "je". Enfin je crois. Et là, c'est l'embrasement. Mais pas celui auquel vous pensez. Non. Un autre..

 

Lisez. Vous saurez...